Vincent Planel
Enseignant et anthropologue indépendant


Caricature de Plantu, parue le 15 janvier 2013 dans le journal Le Monde.
Le Monde, 15 janvier 2013 : entrée en guerre de la France au Mali.
Cette caricature illustre (malgré elle) le défi posé à l'apprentissage par les guerres de notre époque.

Formé initialement en physique (1998-2002), ancien élève de l'École Normale Supérieure (2000-2005), je me suis réorienté vers les sciences sociales suite aux attentats du 11 septembre 2001. J’ai également été, dans les premières années de ma thèse (2005-2008), moniteur et allocataire de recherche en anthropologie à l'Université Aix-Marseille.

De 2003 à 2010, j'ai vécu au Yémen à peu près trois mois par an, dans la troisième ville du pays, Taez. Capitale culturelle du Yémen Républicain, profondément investie dans l’éducation moderne, Taez est marquée par sa position intermédiaire entre les tribus reculées des Hauts Plateaux et l’ancienne colonie britannique d’Aden (deuxième port mondial après Rotterdam dans les années 1950). À travers mes enquêtes successives, j'ai tenté d'acquérir une intuition de l'histoire sociale locale fondée sur l'expérience des interactions de la sociabilité masculine urbaine, et sur l'analyse réflexive des rapports ambigus entre les Yéménites et l'Étranger. Prix Michel Seurat du CNRS en 2009.

Installé à Sète depuis février 2014, je travaille comme professeur de mathématiques par intermittence, tout en poursuivant mes recherches personnelles sur l'islam, l'histoire des sciences et les phénomènes d'apprentissage.

Diplômé en 2017 de la formation « Religions & Société Démocratique » de la Faculté de Droit de Montpellier.

Sur mon blog Mediapart, depuis 2009, certaines réactions à chaud à l’actualité.     Mes publications et communications académiques restent disponibles sur Academia.edu.

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S’il fallait n’en garder qu’une…

Faire de l’ethnographie au pays des informateurs.
La tribalité à Taez et l’épistémologie de la situation yéménite

Intervention orale lors du colloque international : « Yémen : défis pour le futur »
tenu à la London School of Oriental and African Studies (SOAS).
(Vidéo de 15’ avec sous-titres arabes et français / texte original en anglais ici).

C’était en janvier 2013, deux ans après l’irruption du Printemps Yéménite, et deux ans avant l’entrée en guerre de l’Arabie Saoudite, qui réduirait tout à néant. Pourtant les problèmes déjà ne manquaient pas : l’eau, la corruption, la rébellion du Nord et la sécession du Sud, l’éducation, les migrations transnationales, le terrorisme… Les chercheurs occidentaux se succédaient à la tribune, chacun selon sa spécialisation académique - mais tous en amoureux de ce pays, et énonçaient les défis à relever pour le « nouveau Yémen ». Ce n’est pas que pour ma part j’avais un mauvais pressentiment, mais deux ans après la Révolution Yazid refusait toujours de me parler. Je voyais bien que les obstacles n’étaient pas miraculeusement levés, et que les horizons vers lesquels se dirigeait le pays n’étaient pas ceux tracés par la « Communauté Internationale ». Alors j’ai préféré raconter l’histoire de Ziad, de comment mon travail lui avait porté le « mauvais œil », à lui et à sa famille.

Un secret me lie à cette famille depuis l’origine, que j’ai mentionné pour la première fois lors de ce colloque – certes encore à demi-mots, mais tout de même de manière assez transparente. Tout à la fin de mon premier terrain en 2003, j’ai longtemps cru avoir été victime d’une tentative de viol de la part d’un homme du Régime, qui n’était autre que Nabil, le frère aîné de Ziad et de Yazid. J’ai longtemps cru également qu’à Sanaa quelques jours plus tard (et deux semaines avant l’avion qui me ramènerait en France pour affronter la rédaction de mon premier mémoire universitaire), un cousin plus éloigné de Ziad m’avait fait une proposition sexuelle. Ces deux expériences ne sont mentionnées nulle part dans mes travaux d’alors. Je savais au fond de moi qu’il ne s’était pas passé cela, mais jaurais été incapable de formuler les choses autrement, donc je n’en parlais pas. Spontanément, j’avais fait mien le conseil de Florence Weber, mon maître en ethnographie : « N’est trop personnel que ce que vous ne comprenez pas ». Par contre ce que j’avais compris d’emblée, c’est que Ziad avait cru en moi, en ma démarche. Et que c’était chez lui indissociable d’une certitude : je finirais par me convertir à l’islam, je finirais par comprendre. Seulement la « réalité sociale » lui avait échappé, elle lui avait donné tort. Il avait été contraint de l’admettre, mais il était tout de même le héros de mon premier travail.

Dix ans plus tard, Ziad se promenait dans les rues de Taez en se prenant pour Jésus. À l’heure-même de ce colloque, dans un contexte d’enlisement de la transition démocratique, il invitait les Yéménites à le suivre, annonçant dans cette ville la venue imminente du Jour Dernier. Mais jai préféré ne pas mentionner ce détail, par pudeur peut-être. En vérité, l’échec du Printemps Yéménite est pour Ziad une revanche sur sa société. Mais à l’heure où le Yémen plongeait vers la guerre, Ziad ne pouvait pas encore le dire, il n’osait même pas le penser, d’où sa psychose.

Pourquoi si peu de pays se préoccupent-ils du Yémen ? Dans Libération en décembre dernier, avec la franchise et l’honnêteté qui le caractérisent, Laurent Bonnefoy répondait en ces termes :
« Cette négligence me semble pour partie liée à la complexité de l’histoire yéménite et de sa société. Les diplomates, les chercheurs et les journalistes ont au fil de la décennie 2000 perdu le fil des dynamiques politiques, se retrouvant, afin de se préserver d’une menace jihadiste qui a été de fait croissante, enfermés dans des bunkers et des voitures blindées, avant de devoir finalement plier boutique. Dès lors, ils ont été comme incapables de réellement comprendre le Yémen. Face à cette situation, chacune des grandes puissances, Etats-Unis en tête, a fini par sous-traiter le dossier aux acteurs régionaux, surtout l’Arabie Saoudite, dont elles ont a priori considéré que ses dirigeants maîtrisaient le Yémen. »

Je ne crois pas pour ma part que la « menace jihadiste ait de fait été croissante au fil des années 2000 ». Je ne crois pas que la « menace jihadiste » soit jamais une variable objective : elle est toujours un phénomène de perception, complexe par nature. Au fond, mon travail n’a jamais porté que sur les doubles contraintes que la société musulmane fait peser sur l’enquêteur, et que celui-ci fait peser en retour sur ses interlocuteurs privilégiés, sans toujours en avoir conscience. Si la mise au clair de ces phénomènes avait vraiment intéressé l’Université, je pense qu’elle se serait accommodée de ma pudeur.

Ce travail n’ayant plus d’objet aujourd’hui, et comme je n’ai plus personne à convaincre, j’ai pris le parti de retranscrire intégralement mes trois cahiers de notes manuscrites rédigées lors de mon premier terrain (de même que j'ai récemment mis en ligne l'ensemble de mes archives vidéos personnelles). Le travail est en cours, et je crois que ça règlera le problème. Je me doute bien que mes notes de terrain ne vont pas passionner les foules, et qu’elles ne feront pas de moi un « expert ». Mais ceux qui voudront s’y pencher comprendront que Nabil n’a jamais tenté de me violer, que Waddah n’a jamais cherché une relation sexuelle. C’est pour moi l’essentiel. Il est vrai que ma recherche s’est construite autour d’un non-dit collectif, mais pas au carrefour de nos contradictions - comme j'avais l’habitude de le dire pour ne pas gêner mes collègues - plutôt au carrefour de nos fiertés. Et cest je crois ce qui m’a évité de finir « enfermé dans des bunkers et des voitures blindées ».

Quant à Jésus (عيسى عليه السلام), il est peut-être effectivement au coeur de ce non-dit collectif. N’est-il pas la clé de voute des universités européennes depuis leur fondation et, à travers le cogito cartésien, de toutes nos habitudes intellectuelles, apparemment les plus « incroyantes » ? Je renvoie sur ce point aux travaux pionniers de Gregory Bateson (1904-1980). Face au défi écologique planétaire, la paralysie intellectuelle de l’islam sunnite ne pourra se prolonger éternellement. Si les crises du monde contemporain apparaissent aujourd’hui si insolubles, c’est sans doute que les musulmans, par leur réveil, n’ont jamais été aussi près de réfuter la crucifixion.

Sète, le 12 juin 2018

27 ramadan 1439

(caligraphie du nom de 'Isa)