Gregory Bateson (1904-1980)
Onze citations choisies
1 - La tique et le mammifère
(La Nature et la Pensée, p. 53)
« La
larve
de la tique grimpe à un arbre et attend sur une brindille
extérieure. Si elle sent de la transpiration, elle se laisse
tomber et atterrit, éventuellement, sur un mammifère. Mais si,
après quelques semaines, elle ne sent pas de transpiration,
elle se laisse tomber et s'en va grimper à un autre arbre. La
lettre qu'on n'écrit pas, les excuses qu'on ne présente pas,
la nourriture qu'on ne donne pas au chat : voilà des messages
qui peuvent être suffisants et efficaces parce que zéro, en
contexte, peut être significatif. »
2 - Les nœuds dans le mouchoir
(« Comment penser sur un matériel ethnologique : quelques expériences » in Vers une écologie de l’esprit, vol. 1, p. 121)
« Je
suggère
(…) d'habituer les savants à (…) faire des nœuds à leurs
mouchoirs, chaque fois qu'ils laissent quelque chose
d'informulé, c'est-à-dire leur apprendre à consentir à laisser
cela tel quel, pendant des années, mais en marquant d'un signe
d'avertissement la terminologie qu'ils utilisent ; de
telle sorte que ces termes puissent se dresser non pas comme
des palissades, dissimulant l'inconnu aux visiteurs à venir,
mais comme des poteaux indicateurs où l'on puisse lire :
« INEXPLORÉ AU-DELÀ DE CE POINT. »
3 - L'écran de la conscience
(« But conscient ou nature » in Vers une écologie de l’esprit, vol. 2, pp. 223-224)
« Bien
sûr, la totalité de
l'esprit ne peut pas se transporter dans une partie
de l'esprit. Cela découle logiquement de la relation entre le
tout et la partie. L'écran de télévision ne vous donne pas la
retransmission ou le compte rendu intégral de tous les
évènements qui se déroulent dans l'ensemble des processus qui
constituent la "télévision". Cette impossibilité ne vient pas
de ce que les spectateurs ne seraient nullement intéressés par
cette transmission, mais surtout de ce que, pour rendre compte
de toute partie supplémentaire du processus global, il
faudrait des circuits supplémentaires. Et rendre compte de ce
qui se passe dans ces circuits supplémentaires demanderait
encore d'autres circuits supplémentaires, et ainsi de suite.
On voit, donc, que chaque
nouvelle étape vers l'élargissement de la conscience éloigne
d'avantage le système d'un état de conscience total.
Ajouter un rapport sur les évènements qui se produisent dans
une partie donnée de l'appareil ne fera, en fait, que diminuer
le pourcentage des évènements rapportés dans leur
totalité. »
4 - La jungle des hypothèses bâclées
(Vers une écologie de l'esprit, introduction)
« Le
soi-disant
spécialiste en sciences du comportement, qui ignore tout de la
structure fondamentale de la science et de 3000 ans de
réflexion philosophique et humaniste sur l'homme — qui ne peut
définir, par exemple, ni ce qu'est l'entropie ni ce qu'est un
sacrement — ferait mieux de se tenir tranquille, au lieu
d'ajouter sa contribution à la jungle actuelle des hypothèses
bâclées. »
5 - La structure qui relie
(La Nature et la Pensée, p. 16)
« Je
m’en
prenais récemment aux insuffisances de l’éducation
occidentale : dans une lettre à mes confrères du Conseil
d’administration de l’Université de Californie, j’avais glissé
la phrase suivante : « Si l’on brise la structure
qui relie entre eux les éléments de l’apprentissage, on en
détruit nécessairement toute la qualité. »
Je vous propose cette expression, la
structure
qui relie [the pattern which connects], comme un
autre titre possible pour ce livre.
La structure qui relie. Pourquoi les écoles n’enseignent-elles
presque rien de la structure qui relie ? Est-ce parce que
les professeurs se savent porteurs du baiser de la mort, qui
ôte la saveur à tout ce qu’ils touchent, qu’ils refusent ainsi
d’aborder ou d’enseigner les choses réellement importantes de
la vie ? Ou bien sont-ils porteurs du baiser de la mort
justement parce qu’ils n’osent rien enseigner de ces
choses-là ? Quel est donc leur problème ?
Quelle est la structure qui relie le crabe au homard et
l’orchidée à la primevère ? Et qu’est-ce qui les relie,
eux quatre, à moi ? Et moi à vous ? Et nous six à
l’amibe, d’un côté, et au schizophrène qu’on interne, de
l’autre ?
Je voudrais vous expliquer pourquoi j’ai été biologiste toute
ma vie, et ce que j’ai essayé d’étudier. »
6 - Esthétique et épistémologie
(La Nature et la Pensée, p. 27)
« Je
reste
fidèle à l'hypothèse que notre perte du sens de l'unité
esthétique a été, tout simplement, une erreur épistémologique.
Je crois que cette erreur peut se révéler beaucoup plus grave
que les incongruités mineures propres aux épistémologies plus
anciennes qui admettaient une unité fondamentale. »
7 - Créature vivante parmi les
créatures vivantes
(« La dernière conférence » in Une unité sacrée : quelques pas de plus vers une écologie de l'esprit, pp. 407-408)
« J'affirme
que
si vous voulez parler de choses vivantes, non seulement en
tant que chercheur en biologie mais à titre personnel, pour
vous-même, créature vivante parmi les créatures vivantes, il
est indiqué d'employer un langage isomorphe au langage grâce
auquel les créatures vivantes elles-mêmes sont
organisées ».
8 - La responsabilité de mes
représentations
(« Cette histoire naturelle normative qu'on appelle l'épistémologie » (1977) in Une unité sacrée : quelques pas de plus vers une écologie de l'esprit pp. 304-305)
« J'aimerais,
pour
finir, essayer de vous donner un aperçu de ce que je ressens,
ou de préciser le genre de différences que cela provoque en
moi, quand je regarde le monde du point de vue de
l'épistémologie que je viens de décrire, lorsque j'abandonne
la façon dont je le voyais avant - et dont la plupart des
gens le voient toujours, je crois. (…) Le mot
« objectif » tombe tout doucement en désuétude et,
en même temps, le mot « subjectif », qui
habituellement vous confine à l'intérieur de votre peau,
s'évanouit également. Je pense que c'est là le changement le
plus important, ce démantèlement de l'objectivité. Le monde
n'est plus « là, dehors » comme il semblait l'être
auparavant. Sans en être pleinement conscient, sans y penser
tout le temps, je sais quand même toujours que les images (…)
sont « miennes » et que j'en suis responsable d'une
manière assez particulière. »
9 - Le monde est une plaisanterie
(« Intelligence, expérience et évolution » in Une unité sacrée : quelques pas de plus vers une écologie de l'esprit pp. 374-375)
« À
mesure
que nous avançons, nous arrivons à un monde très différent de
celui décrit par le langage habituel, à un monde qui est
fondamentalement double dans sa structure. À un niveau
d'organisation assez bas (je ne dis pas simple, mais bas), il
y a quelque chose qu'on appelle l'apprentissage. Au niveau
d'une Gestalt
beaucoup plus vaste, on trouve quelque chose qu'on appelle
l'évolution. Il existe une sorte de drôle de couplage
imparfait entre ces deux niveaux. Nous nous situons surtout au
niveau de l'apprentissage mais nous sommes quand même des
créatures et nous appartenons aussi à ce niveau beaucoup plus
vaste. Nous vivons dans un monde curieusement paradoxal, dans
lequel nous faisons de notre mieux. Vous savez, le monde est
parfois une plaisanterie - parce que justement, les
plaisanteries se trouvent entre les deux niveaux de Gestalt,
les deux niveaux de configuration, et, lorsqu'ils se
recoupent, nous rions, ou nous pleurons, ou faisons de l'art
ou de la religion, ou devenons schizophrènes. Alors qu'allons
nous faire? Mais la question n'est pas vraiment de faire
quelque chose, naturellement.
Je crois qu'il y a différentes sortes de mouvements. L'un des
plus intéressants, c'est le mouvement que vous réalisez quand
vous vous trouvez déchirés entre ces deux mondes de niveaux
différents. C'est ridiculement confus, ridiculement injuste.
(...) Au-delà de ce que nous appelions une double contrainte
il y a quelques années, au-delà de ce dilemme (si toutefois
vous pouvez faire en sorte que ces niveaux s'affrontent d'une
certaine façon, sans fuir la situation, et sans vous faire
attraper par le système de santé mentale de l'État), on
découvre un autre niveau, une certaine sagesse. »
10 - Dans la gueule du loup
(La Nature et la Pensée, p. 221)
« Je
crois
que j'aimerais intituler mon prochain livre "dans la gueule du
loup", parce que tout le monde n'arrête pas de me demander de
me jeter tête baissée dans ladite gueule. C'est monstrueux -
vulgaire, réductionniste, sacrilège, appelle ça comme tu
voudras - de foncer tête baissée muni d'une question
sur-simplifiée. C'est un péché à l'encontre de nos trois
nouveaux principes. Contre l'esthétique, contre la conscience
et contre le sacré. »
11 - L'univers disséqué
(« La dernière conférence » in Une unité sacrée : quelques pas de plus vers une écologie de l'esprit, pp. 411-412)
« Vous
allez
peut-être me demander maintenant : "Mais comment
arrive-t-on à ce genre d'éducation holistique?" Et cette
question est déjà un aveu, car elle montre qu'habituellement
nous ne voyons pas les choses comme cela. Elle émerge d'un
univers déjà disséqué et non d'un univers organisé, et
implique une réponse qui ne peut pas être la bonne. Cette
réponse, issue d'un univers déjà disséqué, je ne vous la
donnerai pas, car ce n'en serait pas une. »
![Taez, mosquée Al-Ashrafiyya (XIII° siècle). [couleurs modifiées] Taez, mosquée Al-Ashrafiyya (XIII° siècle). [couleurs modifiées]](images/qubbat_taez.jpg)
Taez, coupole de la mosquée Al-Ashrafiyya, XIII°
siècle (couleurs modifiées).
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